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[FR] Episode 1 La tête la première - Transcription



J’ai longtemps procrastiné ce podcast parce que je ne savais pas comment le commencer. J’avais préparé tout un script un peu alambiqué sur le fait que j’ai un peu honte de ne pas savoir nager le crawl parce que ça illustre assez bien ma peur de ne pas savoir, ma peur d’être débutante et de m’engager dans de nouvelles choses. C’était un épisode un peu vulnérable duquel je me pensais convaincue, je voulais me présenter, et ça me semblait une façon originale de le faire. Et puis Emmanuel Macron a dissout l’Assemblée Nationale et tout à coup parler de piscine c’était plus vraiment dans mes priorités. 


Alors oui, la situation politique est polarisée, oui, tout le monde en parle, ça fait flipper les français, ça fait flipper les médias étrangers, mais moi j’éprouve beaucoup de gratitude. Parce que j’ai appris beaucoup de choses en un mois, notamment sur moi-même. Je pense que sans la bombe politique qu’a lâché la macronie le 9 juin, je n’aurais jamais réalisé que j’étais d’extrême gauche, parce que c’est ce que je suis, CNews et Europe 1 sont formels, d’ailleurs ils sont beaucoup plus compétents que le Conseil d’Etat pour en juger, la justice sociale c’est dangereux. En fait les riches sont extrêmement vulnérables, mais comment j’ai pu oser leur faire aussi peur! Protéger les services publics et lutter pour que les profs et le personnel de santé ne vivent pas dans la précarité ? Nan mais ça va pas mais qu’est-ce qui m’a pris ? Mais moi je me rendais pas compte, avant ces dernières semaines, que c’était hyper extrême de penser que tout le monde devrait manger à sa faim et avoir un logement décent avant que certains puissent se permettre de tout accumuler, que les femmes devraient être payées autant que les hommes à poste égal, et qu’il faudrait peut-être éviter de faire péter la planète, mais j’ai dû me rendre à l’évidence, je suis une menace pour l’ordre mondial. Donc ce podcast c’est un peu ma tentative de rédemption. 


Non en vrai, vous savez ce qui me fait rire, c’est qu’on sait que ce sont des manipulations de langage, mais si la gauche traditionnelle est devenue d’extrême gauche, moi je me demande, je pense que je suis légitime de m’interroger, qu’est-ce que ça fait de ceux qui sont vraiment d'extrême gauche ? Peut-être qu'ils sont sur une autre planète maintenant, en train de distribuer des croissants gratuits à tout le monde. Chez eux les milliardaires sont des espèces en voie de disparition, protégés par des lois strictes. Ils vivent dans des réserves naturelles où on peut les observer en train de faire quelque chose de vraiment exotique genre payer leur impôts.


Ce dernier mois, j’ai appris qu’on peut vivre en démocratie et se sentir quand même juste un pion, que la stabilité politique ne tient qu’à un fil, et que la désinformation c’est vraiment le cancer de l’état de droit. Si aujourd’hui croire en l'égalité, la solidarité et la justice, avoir un programme politique clair qui tient la route pour tenter de faire quelques pas vers ces idéaux fait de nous des extrémistes, alors moi ça me va.


Que de retournements de situation pour cet épisode inaugural ! Le NFP arrive en tête au second tour des législatives, Macron refuse, Attal démissionne, Macron refuse, On envoie Amélie Oudéa Castéra faire des longueurs dans la Seine,   et elle accepte, c’est un chouya le bordel cette histoire ! Après ce dernier mois anxiogène et violent, voir le NFP en tête c’est exceptionnel et ça a soulagé nombreux et nombreuses d’entre nous. Malgré tout, tout n’est pas encore gagné on n’a pas encore de réponse claire sur ce qu’il adviendra de la gouvernance de la France, et le RN a presque doublé son nombre de députés, le score du parti est historique, et je pense qu’il est important de ne pas minimiser ça. 


Pour commencer cet épisode, je voulais vous partager un poème, et puis ensuite on en parlera.

Voici Plongée dans le Naufrage, d’Adrienne Rich. 


Après avoir lu le livre des mythes, chargé l’appareil photo,

et vérifié le tranchant du couteau, j’ai revêtu

l’armure de caoutchouc noir

les palmes absurdes

le masque grave et malcommode.

Je dois le faire,

non comme Cousteau et

son équipe zélée

à bord de la goélette inondé de lumière

mais ici, seule.


Il y a une échelle.

L’échelle est toujours là

qui pend innocemment contre le bord du voilier. Nous savons à quoi elle sert, nous qui l’avons utilisée.

Sinon c’est aussiune pièce de floche marine un article quelconque.


Je descends.

Barreau après barreau

et l’oxygène me submerge encore

la lumière bleue

les atomes limpides

de notre atmosphère.

Je descends.

Mes palmes m’handicapent,

je descends de l’échelle en rampant comme un insecte et il n’y a personne

pour me dire quand l’océan

va commencer.


D’abord l’air est bleu et puis

devient plus bleu, puis vert et puis

noir je m’évanouis dans ce noir

mon masque est fort

il pompe mon sang avec force

la mer, c’est une autre histoire

la mer n’est pas une question de force je dois apprendre seule

à faire pivoter mon corps sans violence dans l’élément profond.


Et maintenant, il est facile d’oublier pourquoi je suis venue

parmi tant d’êtres qui ont toujours vécu ici

agitant leurs éventails crénelés entre les récifs

d’ailleurs


on respire différemment ici-bas.

Je suis venue pour explorer l’épave.

Les mots sont des intentions.

Les mots sont des cartes.

Je suis venue pour constater les dommages et les trésors qui prévalent.

Je caresse le rayon de ma lampe lentement le long du flanc d’une chose plus permanente qu’un poisson ou qu’une algue

j’étais venue pour cela :le naufrage et non l’histoire du naufrage

cela même et non le mythe

le visage noyé regardant toujours

vers le soleil

l’évidence des dommages

usé par le sel et le balancement pour cette beauté râpée les membrures du désastre

arrondissant leur témoignage

parmi ceux qui rôdent timidement.


C’est bien ici.

Et j’y suis, l’ondine dont la chevelure sombre coule noire,

l’ondain dans son corps en armure nous tournons silencieusement

autour de l’épave,

nous plongeons dans la cale.

Je suis elle : je suis lui

dont le visage noyé dort les yeux ouverts

dont les seins portent encore la contrainte

dont la cargaison d’argent, de cuivre et

de vermeil repose

obscurément dans des tonneaux

à demi enfoncés et abandonnés à la rouille nous sommes les instruments à demi détruits qui autrefois indiquions une direction

les bûches mangées par l’eau

le compas faussé


Nous sommes, je suis, vous êtes

par lâcheté ou courage


celui qui trouve son chemin

de retour vers cette scène

muni d’un couteau, d’un appareil photo, d’un livre de mythes

oùnos noms ne figurent pas.


Traduction Chantal Bizzini

Adrienne Rich, poème éponyme du recueil Diving Into the Wreck, Poems 1971–1972, traduction Chantal Bizzini, parue dans « Rehauts » n°11, printemps 2003. 


Je dois vous avouer que je ne lis pas beaucoup de poésie, enfin du moins ça faisait longtemps que je n’en lisais pas, mais je suis tombée sur un poème d’Adrienne Rich, il y a de ça quelques semaines et il y a quelque chose de profondément intime mais aussi de profondément politique dans son travail. Ce podcast j’ai voulu le faire pour protéger les mots et les histoires, et j’ai pas la prétention de faire ça toute seule, déjà parce que ça n’aurait pas de sens, pour se raconter quelque chose faut être au moins deux, mais aussi parce qu’on a besoin de voix plurielles. 

Ce poème traite de l'invisibilisation historique des femmes. Adrienne Rich y décrit une plongée en eaux profondes et l'exploration d'une épave. La mer est ici une métaphore d'un autre monde, d'une autre histoire, tandis que l’épave représente tout ce que le passé a laissé s’échouer, quand je dis échouer, c’est toujours dans le sens naval, retrouver l’épave c’est la découverte de ce qui est resté de toutes les voix qui ont été maîtrisées, domptées, et de leurs histoires non racontées. C'est un appel à chercher la vérité ailleurs, à apprendre de manière vulnérable toutes les réalités qui n'ont pas été mentionnées, voire qui ont été effacées par l'histoire. 


Lorsqu’Adrienne Rich plonge dans l’océan, ce dans quoi elle plonge en réalité, c’est l’histoire des femmes, et une fois face à l’épave, ce qu’elle explore vraiment ce sont les recoins de toute cette partie de l’histoire, celle qui concerne les femmes, qui a été endommagée, oubliée, que l’on a laissée sombrer, mais qui reste un trésor pour qui tente de la retracer. C’est bien pour ça, d’ailleurs que dans ce poème le livre, le livre des mythes comme il est mentionné, est fondamental, le livre des mythes, c’est probablement un livre d’histoire classique, celui qui prétend diffuser la connaissance historique et rendre compte des événements et des sociétés, mais dans ce livre, nos noms à nous, nos noms de femmes, nos noms de queer, où sont-ils ? Ce plongeon vers l’épave, finalement, on pourrait l’appeler un plongeon vers l’inconnu, mais c’est surtout un plongeon vers ce qui a été censuré et ce qui a survécu. 


On tend à croire que s’il n’y a pas de noms, c’est qu’il n’y avait pas d’histoire, et il est là, le mythe. Le mythe, c’est de dire qu’il n’y avait rien, c’est pour ça qu’on n’en parle pas, parce qu’il n’y avait rien. Mais c’est la construction de ce « rien », qui, je crois, illustre le croisement entre le féminisme et l’écologie. Dire qu’il n’y avait rien pour éviter de devoir admettre qu’on s’est approprié ce qu’il y avait. L’art, les idées, les revendications, les terres, les ressources. 

Reprendre contact avec ce qu’il y avait, avec les histoires censurées, plonger pour retrouver une épave et en démêler les trésors cachés, c’est ainsi qu'Adrienne Rich décrit la rencontre avec soi-même en tant que groupe opprimé. Retracer ce « rien » et le redéfinir est une étape fondamentale du parcours qu’est la lutte pour ses droits.


Cette notion du rien me fait une super transition pour revenir au sujet de mon introduction qui était le paysage politique actuel. « Rien » c’est vraiment le mot le plus adapté pour décrire le programme du Rassemblement National pour les femmes et pour l’environnement, pas de bol, c’est genre mes deux thématiques préférées. La condition des femmes et celle da la planète font partie des sujets auxquels je m’intéresse le plus et que je considère des priorités politiques pour notre avenir. Plot twist, ce sont vraiment les deux sujets dont se fout royalement le Rassemblement National et l’extrême droite en général.

Ça faisait un moment que je me disais que j’avais envie d’avoir un format pour parler d’écoféminisme, partager, et échanger sur le sujet. Ça va faire cinq ans que j’habite ne Italie, j’ai d’abord vu la montée en puissance de l’extrême droite ici avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement Meloni et jusque’à aujourd’hui d’ailleurs. Puis j’ai vu les mêmes schémas se reproduire en France. L’extrême droite menace le droit des femmes en France et en Europe, l’extrême droite menace l’environnement en France et en Europe, et je pense qu’il y a de la résistance dans les mots, dans les textes, et dans les idéaux aussi, et si aujourd’hui on lance Projet Futuro, c’est pour que certaines idées, certains mots, résistent au naufrage.


Mais l’écoféminisme, qu’est-ce c’est exactement ? Vous allez me dire encore un truc de gauchistes, ouais grave, l’écoféminisme c’est un vrai truc de gaucho, et je dirais même plus, attention accrochez-vous je vais dire un gros mot, c’est un truc d’anticapitaliste. Enfin à mon sens c’est carrément anticapitaliste mais on y viendra mes amis ayez patience, je saurais vous convaincre en temps venu. 

L’écoféminisme c’est un néologisme qui date des années 70, né de la contradiction entre écologie et féminisme, c’est un courant de nature philosophique, on pourrait dire plus précisément que ça a trait à l’éthique et à la philosophie politique en fait. C’est un terme qui va bien plus loin qu’une simple convergence des luttes par souci d’efficacité et de simplicité, il y a un réel fondement  philosophique derrière. La vision du monde qui y est articulée, c’est l’idée que la justice climatique et la justice sociale sont deux concepts très proches et que, parfois, ils se superposent. En d’autres termes, la main mise sur la nature, le contrôle des terres et des ressources notamment par la colonisation et l’exploitation, semble parfois très similaire à un contrôle qui s’est toujours exercé sur les femmes, ce sont deux rapports parallèles d’injustice, d’appropriation et d’entrave à la liberté, si vous voulez. On trouve de profondes similitudes entre la façon dont les hommes ont historiquement exploité la nature, et la façon dont ils ont historiquement dominé les femmes, notamment, mais c’est un exemple parmi d’autres, il y a de nombreuses clefs de lecture que l’on explorera ensemble, à travers par exemple la notion de propriété privée. On le voit d’ailleurs au fait que les mots qui sont employés par de nombreux hommes lorsqu’ils parlent de leur rapport aux femmes, sont en tout point identiques au vocabulaire lié à l’exploitation du territoire: on parle de possession, on parle de convoitise, on parle de conquête. 

Si l’écoféminisme identifie ces parallèles, c’est parce qu’il interprète son monde à travers la critique d’un système de pouvoir. Dans le système de pouvoir occidental, les hommes, en particulier blancs et aisés sont particulièrement privilégiés. Tous ne sont pas conscients de leurs privilèges, mais parmi ceux qui le sont, nombreux tiennent à les maintenir.

Comme dans tous les courants philosophiques, vous avez une branche principale et des rameaux, mais pour le moment on va s’en tenir aux deux interprétations principales. La première, c’est pas nécessairement celle qui personnellement me convainc le plus mais il faut la citer parce qu’elle est importante c’est  l’approche essentialiste, qui tend à mettre en avant l'idée que les femmes ont une connexion intrinsèque et naturelle avec la nature en raison de leurs capacités reproductrices, de leur rôle traditionnel de soins et de leur expérience corporelle. Cette perspective essentialiste soutient que les qualités traditionnellement associées aux femmes, comme la compassion, la nourrice et l'empathie, les prédisposent à une relation spéciale et protectrice avec la nature. La deuxième, et c’est celle dont je me sens plus proche, c’est l’approche sociale. Contrairement à l'écoféminisme essentialiste, l'écoféminisme social ne repose pas sur une vision biologique ou essentialiste des femmes, mais sur une analyse sociale et politique des systèmes de pouvoir. En ce sens, cette interprétation est constructiviste, elle s’intéresse à la façon dont les inégalités de genre et l’oppression de la nature sont construites socialement et culturellement.

L’écoféminsime dénonce notamment un système inégalitaire où la richesse s’exprime en capital donc avec le cumul de biens et de possessions, et où les femmes sont plus susceptibles d’être pauvres et d’être écartées de ce système de capital alors qu’elles y contribuent grandement par leur force de travail. C’est aussi à travers les questions d’écoféminisme qu’on s’interroge sur les inégalités de genre face à al crise climatique, et qu’on peut observe et dénoncer le fait qu’en effet, les femmes sont surexposées au changement climatique.

L’idée que l’écoféminsime défend en réalité elle est simple et c’est que la justice sociale et la justice climatique convergent parce qu’elles ont un ennemi commun, et c’est le système de pouvoir qui les a mises à mal toutes les deux. A partir de là, la thèse est assez logique: l’exploitation de la nature et l’oppression des femmes   peuvent être perçues comme les exercices d’une seule et même violence, par conséquent, si l’on veut lutter contre l’exploitation de la nature et la crise climatique, il faut également lutter contre la domination des femmes, car c’est seulement à travers une réelle et complète remise en question du système de pouvoir actuel que l’on pourra tenter d’avancer vers le changement, vers le progrès, vers la justice. En fin de compte, c’est ça, tout est un equestion de justice et pour ça il faut remettre en question les hiérarchies actuelles et se demander qui a le pouvoir et quelles sont ces normes de pouvoir et pourquoi elles impliquent souvent un paradigme de conquête et d’assujettissement. 


C’est tout autour de cet enchevêtrement que s’articule Projet Futuro, j’ai vraiment envie d’un truc varié et tout donc bien sûr on parlera plus en détail de l’écoféminisme, mais j’aimerais aussi qu’on discute de livres écrits par des femmes qui traite de thématiques écoféministes, alors ça peut être des essais, mais il y a une très jolie littérature romancière à explorer aussi, et ouais de temps en temps on abordera ces thématiques sous un angle politique en considérant autant la France et l’Italie, et toujours avec un regard féministe et environnementaliste.


La question qu’il faut se poser aujourd’hui, à travers les différents exemples que nous avons à notre portée, c’est qu’est-ce qui va dans le sens de la communauté, et qu’est-ce qui peut encore être tolérable d’un point de vue de justice sociale. Dans un contexte où le RN et le parti de la Lega de Salvini ont annoncé qu’ils allaient rejoindre le groupe des Patriotes pour l'Europe d’Orban, il est crucial de faire toujours plus d’espace pour certaines thématiques et certaines de nos droits qui sont et continueront à être mis à mal par la montée de l’extrême droite en Europe. Je vous promets que tous les prochains épisodes ne seront pas aussi pesants, vraiment n’ayez pas peur, on prévoit de prochains épisodes plus sympas où on parlera plus en détail de l’écoféminisme, où on discutera de livres écrits par des femmes et ouais de temps en temps on abordera ces thèmes sous un angle politique en considérant autant la France et l’Italie, et toujours avec un regard féministe et environnementaliste.

 
 
 

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